Article CNRS Le Journal: Les pigments d’OliKrom révèlent l’invisible

Des matériaux qui changent de couleur sous l’effet de chocs, de modification de pression ou de température : les pigments dits « intelligents » développés par OliKrom constituent une belle avancée dans leur domaine. Retour, avec son fondateur, sur l’épopée d’une jeune pousse.

Imaginons donc. C’est l’hiver, vous prenez la route sous une pluie diluvienne mais avec assurance : grâce à des pigments photoluminescents, le marquage au sol est optimisé, vous parvenez même à visualiser les risques de verglas. Des revêtements, des peintures, des encres capables de s’adapter à leur environnement ? La couleur comme détecteur : l’idée est au cœur des technologies développées par la start-up OliKrom.

À la croisée de la recherche fondamentale et de ses applications industrielles, OliKrom s’inscrit dans le courant de la deeptech : des innovations technologiques de rupture, souvent sorties des laboratoires de recherche fondamentale, susceptibles de révolutionner leur marché et d’en ouvrir de nouveaux. « Nos pigments répondent à des problématiques environnementales qui concernent des domaines très variés, de l’aéronautique aux revêtements des bâtiments en passant par les emballages alimentaires, explique Jean-François Létard, ancien directeur de recherche à l’Institut de Chimie de la Matière Condensée de Bordeaux (ICMCB)1, et fondateur de la start-up. La mission d’OliKrom, c’est de répondre à ces problématiques, de la recherche à la production, en développant encres et peintures sensibles aux modifications de leur environnement et prêtes à l’emploi»
 

Peinture photoluminescente. Source OLIKROM

Peinture photoluminescente. Spécialiste de la photochimie, OliKrom réalise des pigments fluorescents et phosphorescents qui peuvent briller dans le noir pendant plus de dix heures. OLIKROM

En 2000, c’est l’aboutissement de travaux menés à l’ICMCB depuis des années : les pigments à changement de couleur sont enfin maîtrisés à l’échelle du laboratoire. En 2005, Jean-François Létard et son équipe déposent un premier brevet international2. Puis, en 2013, Jean-François Létard suit le programme HEC Challenge+  afin de se former aux pratiques de management et de l’entreprenariat. En 2014, il décide de mettre sa carrière de chercheur entre parenthèses pour créer OliKrom, à Pessac, dans l’agglomération bordelaise. « On imagine le chercheur plutôt penché sur sa paillasse qu’en chef d’entreprise. Mais un chercheur a plusieurs casquettes  : il doit gérer l’inconnu, l’incertitude. Tout comme un chef d’entreprise, il doit générer de la motivation, donner une direction, une vision, une impulsion. » Et c’est une direction prometteuse. Après une première levée de fonds de 300 000 euros en décembre 2014, Jean-François Létard effectue une deuxième levée de 4,5 millions d’euros auprès de Starquest Capital et BPI France avec l’appui du conseil régional de la Nouvelle-Aquitaine en décembre 2017. Aujourd’hui, OliKrom compte une équipe de 14 personnes (docteurs, ingénieurs…) et vient de franchir une nouvelle étape avec l’acquisition d’un site industriel de plus de 1 600 m2 dédié à son centre administratif, à son bureau de recherche et développement et à sa propre unité de production.
 
En effet, de la paillasse à l’industrie, pour OliKrom tout est allé très vite. L’entreprise collabore avec Airbus depuis près de six ans à travers Chococomp, un consortium qui regroupe des laboratoires (LCMCP3, ICMCB, Institut P’, ENSMA-P’). « Notre mission, détaille Jean-François Létard, est de développer des revêtements sensibles à des stimuli extérieurs. Par exemple, lors du transport et de l’assemblage des différentes parties d’un avion, des chocs peuvent se produire. Des chocs qui peuvent être sous la surface ou à peine visibles : leur détection nécessite des inspections non négligeables. Nous avons donc développé des pigments capables de repérer ces impacts sur les matériaux composites : la couleur de la peinture change sous l’effet d’une variation de pression ou concomitamment à un choc. Cela permet également de quantifier de façon précise les dommages subis. »

Le marquage au sol des routes pourra être visible la nuit et par mauvais temps grâce au développement de peinture photoluminescente issue du projet I-Street/Sushis.  EIFFAGE/OLIKROM

Le marquage au sol des routes pourra être visible la nuit et par mauvais temps grâce au développement de peinture photoluminescente issue du projet I-Street/Sushis. Source EIFFAGE/OLIKROM

En parallèle, l’équipe d’OliKrom développe des revêtements thermosensibles propres à identifier des surchauffes – deux seuils d’alerte, à 120° et 140°, pour deux variations de couleur. Contrôler le changement de couleur, réversible ou non, en fonction de la température, de la pression, mais également en présence de gaz, de solvant ou de lumière.

OliKrom est par ailleurs l’un des quatre lauréats du projet « Route du futur », lancé par l’ Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie. Coordonné par le groupe Eiffage et en partenariat avec Total et IFSTTAR (l’Institut Français des Sciences et Technologies des Transports, de l’Aménagement et des Réseaux), le programme I-Street (Innovations systémiques au service des transitions écologiques et énergétiques dans les infrastructures routières de transport route à énergie positive) entend répondre à cette question : comment rendre la route du futur plus sûre, plus écologique et connectée ? « Le projet Sushis, pour une route intelligente, comprend le développement de signalisations horizontales photoluminescentes, qui renforceront la sécurité des usagers en conditions météo dégradées et permettront des économies d’énergie, plus particulièrement en milieu urbain », rapporte le chercheur-entrepreneur. Des produits intelligents aux propriétés caméléons : pour OliKrom, l’aventure ne fait donc que commencer. 

Notes

  • 1.Unité CNRS/Université Bordeaux/Bordeaux INP.
  • 2.Le portefeuille de brevets est détenu par le CNRS. OliKrom exploite également plusieurs licences en exclusivité.
  • 3.Unité CNRS/ Collège de France/Sorbonne Université.

Lien vers l’article CNRS Le Journal du 26.09.2018, par Anne-Sophie Boutaud